Une expérience sonore entre art et spiritualité à Venise
À la Biennale de Venise, le pavillon du Vatican invite à une immersion sonore et spirituelle. Imaginé par le curateur suisse Hans Ulrich Obrist et Ben Vickers, le projet s’inspire de la mystique allemande Hildegarde de Bingen (1098-1179).
'The Ear is the Eye of the Soul': dans le jardin des carmélites à Venise, les premiers visiteurs - 280 par jour maximum - déambulent un casque sur la tête au milieu des arbres centenaires et des effluves de roses. Dans les oreilles la prose de Patti Smith, la musique de Brian Enno ou de Jim Jarmusch parmi la vingtaine d'artistes qui ont pris part au projet.
Ce qui frappe à l’écoute, c’est la fluidité avec laquelle les différents morceaux se superposent pour devenir une œuvre unique qui change et évolue, passant d’un univers purement instrumental à des passages parlés, jusqu’à des moments de silence. Un travail rendu possible grâce à Soundwalk Collective, 'spécialistes de la création d’expériences audio spatiales', explique le co-commissaire Ben Vickers dans un entretien accordé à Keystone-ATS pendant un orage, qui a interrompu la visite du 'jardin mystique' et retardé l'arrivée de Hans Ulrich Obrist.
Le commissaire britannique Ben Vickers, qui collabore depuis une quinzaine d'années avec Hans Ulrich Obrist, à la galerie Serpentine à Londres notamment, explique que l’idée du projet remonte à plus d’une décennie. 'Nous voulions créer un projet autour d’Hildegarde de Bingen depuis longtemps', indique-t-il, soulignant l’influence durable de la mystique médiévale sur les artistes contemporains.
La voix et le chant
Selon le quarantenaire, le choix du son s’est imposé naturellement. 'Pour Hildegarde, créer une unité entre le ciel et la terre passe par la voix et le chant', explique-t-il, rappelant l’importance de la musique dans la tradition bénédictine. Le projet s’inscrit ainsi dans une continuité spirituelle, tout en mobilisant des formes artistiques actuelles.
Le pavillon, conçu comme une 'prière sonore', se veut accessible. 'Quand on essaie de le décrire, c’est extrêmement complexe. Mais quand on en fait l’expérience, c’est très simple', affirme Ben Vickers. Il compare cette approche à l’amour, 'impossible à décrire, mais très facile à ressentir'.
La figure d’Hildegarde apparaît comme centrale dans la réflexion contemporaine portée par l’exposition. 'Elle réunit le scientifique, l’artistique et le spirituel en un tout', souligne le commissaire, estimant que ce type de vision est particulièrement nécessaire aujourd’hui face aux transformations du monde.
Le projet a également facilité la collaboration avec le Vatican, que Ben Vickers décrit comme naturelle. 'Je n’ai ressenti aucune difficulté', dit-il, évoquant son intérêt de longue date pour le monachisme et les traditions spirituelles. Lui-même, le crâne rasé et l'habit simple, à la manière d'un moine, avoue vivre au sommet d'une montagne après des débuts à Londres.
Réalisée en un temps limité, l’exposition a rassemblé de nombreux artistes autour d’un même socle. 'Si ce projet n’avait pas été centré sur Hildegarde, beaucoup n’auraient pas accepté', estime-t-il. Il insiste sur l’attrait particulier exercé par cette figure et par le jardin 'mystique', - à deux pas de la gare Santa Lucia - que les carmélites entretiennent depuis le 17e siècle.
Une forme de transe
La sélection des artistes a suivi des logiques, mêlant affinités spirituelles et expérimentations contemporaines. 'Certains musiciens comme le multi-instrumentiste américain Laraaji ont une approche contemplative, utilisant la musique comme forme de transe', explique Ben Vickers, même s’ils ne s’inscrivent pas dans la tradition chrétienne.
D’autres, comme la compositrice et chanteuse américaine Meredith Monk, 'ont déjà consacré un album entier à Hildegarde', tandis que Holly Herndon (USA) et Mat Dryhurst (GB), un duo de l'art numérique, ont récemment exploré son œuvre à l’aide de l’intelligence artificielle. 'Il y a des artistes déjà familiers avec son univers, et d’autres dont nous pensions qu’ils y réagiraient de manière intuitive', résume-t-il.
Interrogé sur la dimension contemporaine du projet, Ben Vickers refuse d’y voir une opposition au monde actuel. 'Il est important de se tourner vers l’intérieur pour comprendre comment agir à l’extérieur', explique-t-il.
'L’art, peut-être l’une des seules choses qu’il nous reste'
Interrogé sur le rôle de l’art dans un monde traversé par les crises écologiques et technologiques, Ben Vickers se montre direct. 'Dans ce contexte, l’art est peut-être l’une des seules choses qu’il nous reste', affirme-t-il. Il explique cette position par les bouleversements en cours liés à l’intelligence artificielle: 'Elle va tout transformer. Elle change déjà nos activités et la manière dont nous utilisons notre temps', dit-il.
'Dans les prochains mois, nous publierons un vinyle contenant les sons de l’exposition, a précisé Hans Ulrich Obrist devant les médias à l'entrée du jardin mystique après l'orage. Comme il l’avait annoncé lors de la conférence de presse fin avril, la prière sonore voyagera à Venise, de Biennale en Biennale, dans d'autres lieux dans le monde, et aussi sur les platines des visiteurs.
/ATS